Il y a un moment que j’avais envie d'écrire quelques lignes sur cette série japonaise oubliée qui était diffusé en 1977 sur la télé française. Après toutes ces années, elle reste comme
l’un des premiers univers de mon imaginaire d’enfant. De ce conte féodal relatant les exploits d’une coalition de rebellesen lutte contre la
corruption du gouvernement et des hauts fonctionnaires de la cour de l'empereur de Chine, il ne me restait que quelques souvenirs, en premier lieu la figure de Ling Shun, l’homme qui va plus vite
que le vent (juste parmi les justes), la truculente trame musicale du générique et surtout la légende de la stèle aux 108 étoiles racontée par une voie off au début de chaque épisode.
Procédant à quelques recherches pour tenter de raviver dans mes souvenirs d'autes temps forts de cette série qui faisait figure d'OVNI dans l'univers télévisuel français de l'époque, je me
suis aperçu qu'elle était une adaptation de l'une des plus grandes oeuvres de la littérature chinoise. Il s'agit du roman d'aventures "Au bord de l'eau" ("Shui-hu-zhuan", en chinois,
littéralement « le récit des berges ») tiré de la tradition orale chinoise, compilé et écrit par plusieurs auteurs, mais attribué généralement à Shi Nai'an(XIVème siècle).
Le roman s'ouvre sur une période de crise de l'immense Empire Chinois. Nous sommes en 1058, sous la dynastie des Song, et les épidémies
ravagent le pays. Inondations et incendies viennent aggraver la situation et jeter le Fils du Ciel lui-même dans l'émoi. C'est alors qu'un ministre formule une recommandation : appeler un saint
homme, Zhang le Parfait, Grand Maître du Tao et descendant des Han, au secours de la nation.
C'est au grand maréchal Hong Xin que reviendra l'honneur de quérir le prêtre pour qu'il vienne célébrer dans la capitale les rituels destinés à écarter les fléaux. Hélas, Hong Xin tombe dans les
pièges tendus par le saint homme pour tester sa détermination. C'est ainsi que cédant à son impulsion, il fait desceller une stèle enfouie depuis des siècles, stèle grâce à laquelle les grands
maîtres taoïstes emprisonnent 108 rois-démons dont ils ont débarrassé la Chine. A peine l'acte sacrilège commis, 108 rayons s'échappent dans un bruit de tonnerre et se transforment en autant
d'étoiles brillant au firmament. Terrifié, le maréchal ne dit mot de ses aventures mais les 108 forces déchaînées vont dès lors mettre la Chine à feu et à sang, semer le désordre et ébranler les
fondements mêmes de l'autorité impériale. On ne le découvrira qu'à la fin du roman, mais les 108 astres se sont incarnés dans les merveilleux héros du roman, formant la bande qui deviendra
immortelle sous le nom des chevaliers aux 108 étoiles. A noter la similitude entre la légende de Pandore et celle de cette
stèle.
Nous sommes donc «au bord de l'eau», dans la moiteur des marécages et des forêts, en compagnie de tout ce que le pays compte de hors-la-loi et de bateleurs, de mendigots et d'insurgés, de
proscrits et de vagabonds. Autant de justiciers, autant de maquisards au cœur généreux qui, de vendettas en embuscades, assaillent les palais des riches, pillent les convois d'or, détroussent les
mandarins et les fonctionnaires véreux, empalent les bonzes corrompus, portent secours à la veuve et à l'orphelin. Ils s'appellent Tourbillon Noir, Bras de Fer, Tête de Léopard, Démon du
Couperet, Tigre Bleu, Abrégeur de Jours, Licorne de Jade, Scorpion à Deux Têtes ou Brave la Mort... Leur devise? «Agir à la place du ciel.» Leur morale? Une fraternité instinctive qui ne
s'encombre jamais de respecter un ordre social injuste. Leur religion? L'insurrection permanente.
Voilà pourquoi Au bord de l'eau n'est pas un simple western oriental, si truculent soit-il: souvent censuré dans le passé, ce brûlot est un bréviaire de la subversion, un hymne à la résistance
que ne renierait pas le sous-commandant Marcos. Vous l’aurez compris même si nos 108 héros combattent l’ordre établis, ce ne sont
pas forcément des enfants de cœur aux principes infaillibles, leur révolte incarne est avant tout un choix de vie, celui de la clandestinité . Pou faire référence à des
personnages du folklore historique européen, nous sommes assez proche de Mandrin ou encore des Haîdouks
Pour en revenir à la série, même si elle ne reprend que partiellement toute la profondeur de l’arrière plan poético-politique du roman,elle est une
réussite dans la mesure où elle a su préserver cette part de magie, cette identité particulière qui seuls portent les œuvres phares de la littérature mondiale. Avec au bord de l’eau, nous sommes
bien dans la catégorie de l’Iliade et l’Odyssée, de Don Quichotte, des Misérables ou encore de Moby Dick………, celle des grandes fresques essentielles dans une culture parce qu'elles ont débordé du seul cadre de la
littérature pour devenir des mythes qui ont traversé les âges .
La série existe en DVDmais seulement en version anglaise, le roman en revanche fait l’objet d’une traduction française de grande
qualité publiée chez folio en deux énormes tomes. Par ailleurs, Andrew LAU devrait s'attaquer à ce classique de la littérature chinois en compagnie de son compatriote de Hong Kong
Johnnie TO, une super production de trois films soutenue par de très gros moyens. Les 108 Chevaliers vont donc encore faire parler d'eux, à suivre.....